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Ethique et travail dans la société de consommation : le syndrome de Pénélope ?

Je ne peux m'empêcher de mettre en rapport les déclarations récentes de Nicolas de Tavernost (patron de M6) et de Patrick Le Lay (patron de TF1).

  • Le premier explique dans le Canard enchaîné (cité de mémoire par Tristant Nitot) : "Je passe mes journées à essayer de scotcher les français devant leur télévision, et je passe mes soirées à essayer de déscotcher mes enfants de la télévision."
  • Le second s'est rendu célèbre par ces quelques phrases (citation et contexte dans Wikipédia) : "Il y a beaucoup de façons de parler de la télévision. Mais dans une perspective 'business', soyons réalistes : à la base, le métier de TF1, c'est d'aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit. [...] Or pour qu'un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c'est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible."

Il y a beaucoup à dire sur ces deux citations. Je retiendrai seulement la question de Tristan Nitot : sommes nous condamnés à faire le jour (pour le boulot) ce qu'on va redouter la nuit (pour le futur de nos enfants) ?

Tristan Nitot pointe deux aspects essentiels du travail dans notre société complexe (au sens systémique du terme).
Tout d'abord "nous" sommes tous concernés par la question morale de notre travail : si petite soit en apparence notre action, la chaîne socio-technique mise en branle est considérable et fait jouer tous les rouages de la machine qui "fait le jour ce qu'on va redouter la nuit".
Enfin, quelque soit notre action, ce sont nos enfants qui vont trinquer (quand ce n'est pas déjà le cas !). En ce sens, la schizophrénie est vouée à un bel avenir, notamment chez nos dirigeants -- l'exemple de M. de Tavernost est encore gentillet mais relève à mon sens une vraie angoisse. Dans l'Eminence Grise (1941), Aldous Huxley, comparant les dirigeants du XVIIe avec ceux du XXe siècle, pouvait encore écrire : "[Ceux] du XXe siècle se conduisent tout aussi ignoblement et implacablement que les dirigeants du XVIIe ou de tout autre siècle. Mais, à la différence de leurs prédécesseurs, ils ne passent pas des nuits d'insomnies à se demander s'ils sont damnés". Je ne pense pas faire preuve de cynisme en affirmant que la morale n'a pas beaucoup évolué (relire Le Lay pour s'en convaincre). Mais le dirigeant du XXIe siècle pourrait changer par la force des choses : ce sont maintenant ses proches et, en particulier, ses enfants qui paieront l'addition...

Moi, je suis juste là pour poser des questions et plomber l'ambiance, hein... Alors pour la dernière couche je vous livre sans doute l'un des tous premiers témoignages de ces interrogations. Dans Contrepoint en 1928, Aldous Huxley développe une critique radicale et globale de la société industrielle ; il n'y est pas encore question d'écologie, mais vous pourrez apprécier que la transition est aisée.

(Attention, malgré un style plutôt châtié, le contenu du texte peut heurter.)

-- [...] Quand l'humanité sera détruite, manifestement, il n'y aura plus de problème. Mais ça me semble être une solution bien faiblarde. Moi, je crois qu'il peut y avoir une autre, même dans le cadre du système actuel. Une solution provisoire, pendant que le système serait en cours de modification dans la direction d'une solution permanente. La racine du mal gît dans la psychologie individuelle ; de sorte que c'est par là, par la psychologie individuelle, qu'il faudrait commencer. Le premier pas serait de faire vivre les gens d'une façon double, en deux compartiments. Dans l'un des compartiments, en tant que travailleurs industrialisés, dans l'autre, en tant qu'êtres humains. En idiots, en machines, pendant huit heures sur vingt-quatre, et en véritables êtres humains, le reste du temps.
-- N'est-ce pas là ce qu'ils font déjà ?
-- Bien sûr que non !
-- Ils vivent en idiots, en machines, tout le temps, aussi bien quand ils sont au travail, que dans leurs loisirs. En idiots et en machines, tout en s'imaginant qu'ils vivent en humains civilisés, voire en dieux. La première chose à faire, c'est de leur faire reconnaître qu'ils sont des idiots et des machines pendant des heures ouvrables. Notre civilisation étant ce qu'elle est, -- voilà ce qu'il faudra leur dire, -- il faut que vous passiez huit heures sur les vingt-quatre comme une espèce d'intermédiaire entre un imbécile et une machine à coudre. C'est fort désagréable, je le sais. C'est humiliant, c'est répugnant. Mais voilà. il faut le faire ; sans quoi tout l'échafaudage de notre monde s'écroulera et nous mourrons tous de faim. C'est pourquoi il faut faire notre travail, bêtement et mécaniquement ; et passer vos heures de loisir en étant un homme ou une femme véritable et complexe, suivant le cas. Ne mélangez pas ensemble les deux vies ; maintenez bien les cloisons étanches entre elles. Ce qui est la chose véritablement importante, c'est la vie authentiquement humaine pendant vos heures de loisir. Le reste n'est rien de plus qu'une sale besogne, qu'il faut accomplir. Et n'oubliez jamais qu'elle est effectivement sale, et -- si ce n'est parce qu'elle permet de vous nourrir et de conserver intacte la société -- absolument sans importance, sans le moindre rapport avec la véritable vie humaine. Ne vous laissez pas tromper par les vieilles canailles aux belles paroles qui parlent de la sainteté du travail et des services chrétiens que rendent les gens d'affaires à leurs semblables. Tout, cela ce sont des mensonges. Votre travail n'est rien qu'une tâche dégoûtante et répugnante, qui se trouve malheureusement être nécessaire à cause de la folie de nos ancêtres. Ils ont accumulé une montagne d'immondices, et il faut que vous travailliez d'arrache-pied à l'enlever, pelletée à pelletée, de peur qu'elle ne vous empoisonne pour de bon ; que vous y travailliez pour respirer, tout en maudissant la mémoire de ces insensés qui ont accumulé tout ce travail ignoble qu'il faut accomplir. Mais n'essayez pas de vous donner du coeur en feignant que ce sale travail mécanique est une noble besogne. Ce n'est pas vrai ; et le seul résultat que vous obtiendrez en disant et en croyant qu'il l'est, ce sera d'abaisser votre humanité au niveau de sa sale besogne. Si vous croyez aux affaires en tant que service et à la sainteté du travail, vous vous changerez simplement en idiot mécanisé pendant vingt-quatre heures sur les vingt-quatre. Reconnaissez que c'est un travail infect, bouchez-vous le nez et faites-le pendant huit heures, et, ensuite, concentrez-vous sur vous-même pour être, dans vos loisirs, un être humain véritable. Un être humain véritable et complet. Non pas un lecteur de journaux, non pas un amateur de jazz, non pas un maniaque de radiophonie. Les industriels qui fournissent aux masses des amusements standardisés et fabriqués en série, s'appliquent de leur mieux à faire de vous le même imbécile mécanisé dans vos loisirs que pendant vos heures de travail. Mais il ne faut pas leur permettre. Il faut faire l'effort nécessaire d'être humain. -- Voilà ce qu'il faut dire aux gens ; voilà la leçon qu'il faut enseigner aux jeunes. Il faut convaincre tout le monde que toute cette magnifique civilisation industrielle n'est rien qu'une mauvaise odeur, et que la vie véritable, celle qui signifie quelque chose, ne peut être vécue qu'en dehors d'elle. Il faudra bien longtemps pour qu'une vie propre et la puanteur industrielle puissent être conciliées. Peut-être même sont-elles inconciliables. C'est une chose à voir. Quoi qu'il en soit, en attendant, il faut attaquer les immondices à la pelle et supporter l'odeur stoïquement, et, dans les intervalles, tâcher de mener une vie véritablement humaine.
-- C'est un bon programme, ça, dit Philip. Mais je ne vous vois pas obtenant beaucoup de voix là-dessus, aux prochaines élections générales.
-- Oui, voilà le chiendent. -- Rampion fronça les sourcils. -- on les aurait tous contre soit. Car la seule chose sur laquelle ils soient tous d'accord -- les conservateurs, les libéraux, les socialistes, les bolchéviks, -- c'est l'excellence intrinsèque de la puanteur industrielle et la nécessité de supprimer, par la standardisation et la spécialisation, toute trace de virilité ou de féminité chez la race humaine. Et l'on veut que nous nous intéressions à la politique ! Zut !

Bilan des courses : interrogations stimulantes ou schizophrénie mal placée ?

Commentaires

Et bien le copain Aldous, il nous plombe l'ambiance. Et c'est bien parce que cela reste d'actualité qu'il nous la plombe. Et c'est déjà le cas avec son très célèbre "Meilleur des Mondes".

Les commentaires sur les dirigeants, me rappellent ce que je me disais en écoutant des émissions de Daniel Mermet (Là-Bas si j'y suis sur FranceInter tous les jours à 15h). Notamment quand il faisait un reportage sur les lobbys, d'industries chimiques par exemple, auprès de la Commission Européenne à Bruxelles. Tous ces "dirigeants" qui s'échinnent à éviter que leurs produits dangereux soient malgré tout homologués, ne s'inquiètent-ils pas pour la santé de leurs propres enfants ? Un tout petit exemple parmis tant d'autres.

Wooah !
Je pense qu'il faudrait toute une vie pour y méditer... Si l'homme est voué à l'echec, est-ce que ca vaut vraiment le coup ?

Le cynisme au sens habituel (et non philosophique) est généralement très bien illustré par les gens de télé. Pensons aussi à Ardisson lorsqu'il réagit à l'annonce publique de ses plagiats. Sur wikipedia :

Thierry Ardisson, reconnaissant la version « 6 pages » de son plagiat pour son livre Pondichery : « Mes potes écrivains m'ont dit mais Thierry, quand on recopie dans un livre, on paraphrase, on change… Mais toi t'as photocopié, t'es idiot ! Voilà, et je me suis fait serrer (…) ça pour moi ça a été terrible parce que je place la littérature au-dessus de tout. » Émission le Grand Journal de Michel Denisot sur Canal +, 5 octobre 2005.

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